15 septiembre 2026

Quand la guerre se fait mots


Bernard-Henri Lévy - lepoint.fr - 16/09/2026 

Arturo Pérez-Reverte, 74 ans et natif de Carthagène, en Espagne, est l’un des grands écrivains européens d’aujourd’hui. Je le pense depuis 'La Reine du Sud', le roman qui raconte l’ascension de Teresa Mendoza, petite Mexicaine pauvre et traquée, devenue reine des narcotrafiquants. Je le crois, plus encore, depuis 'Le Peintre de batailles', ce conte métaphysique où un ancien photographe de guerre, retiré dans une tour et entreprenant de peindre sur ses murs la fresque des guerres qu’il a vécues, voit resurgir un personnage dont il avait fait une photo iconique et qui vient lui demander des comptes pour avoir fait commerce et gloire de sa souffrance.

Mais il publie 'Ligne de feu' (Gallimard) et c’est son chef-d’œuvre. L’histoire se passe en 1938, au début la bataille de l’Èbre, qui fut la plus longue, la plus meurtrière et l’une des dernières batailles de la guerre d’Espagne. Nous sommes dans un village imaginaire, Castellets del Segre, qui ressemble à tous ces villages d’Espagne dont personne, la veille encore, n’aurait su dire le nom et dont la guerre fait soudain le centre du monde. Voici quelques maisons. Une grand-rue. Des collines pelées. Deux pitons. De part et d’autre de la ligne qui les sépare, des femmes et hommes qui avancent, reculent, prennent une ruine, la perdent et s’entre-tuent pour quelques arpents de poussière. Et six cents pages d’une épopée guerrière autour d’une bataille minuscule, presque sans nom, dont l’insignifiance apparente décuple, comme à Bakhmout ou Pokrovsk, en Ukraine, l’importance stratégique et l’enjeu.

Pérez-Reverte n’est pas le premier à raconter cette guerre – mais il sait quels géants se tiennent derrière lui. Il y a Malraux, bien sûr, avec 'L’Espoir', dont on retrouve les dialogues où, au cœur des combats, l’on s’entretient encore du fascisme et du communisme, du romantisme et des illusions révolutionnaires, du sens qu’il peut y avoir à mourir et de la fraternité des hommes qui tombent. Il y a Hemingway et son 'Pour qui sonne le glas', dont résonnent le bruit sec des armes, celui des projectiles qui pleuvent des collines, des balles et des pierres qui ricochent, des bourdons d’acier qui passent en sifflant et du clac-clac des Remington où des sosies de Martha Gellhorn tapent leurs dépêches.

Et puis il y a Max Aub qui, avec son 'Labyrinthe magique' en six volumes, est celui des illustres pionniers dont Pérez-Reverte est le plus proche et auquel il emprunte cette méthode «unanimiste» permettant de passer constamment d’un camp à l’autre, de croiser les voix et les points de vue, de donner leur chance au lâche comme au héros, au phalangiste comme au communiste et à celui qui sait pourquoi il combat non moins qu’au brave soldat Schweik espagnol qui ne pense qu’à fuir le champ de bataille. 

Pérez-Reverte, oui, croise ces manières. Ce sont les idées de Malraux et la chair des personnages de Hemingway perdues dans la multitude de Max Aub. Mais il les prend au ras du sol, avec un sens unique du détail qui donne des pages hallucinantes de vérité sur la poussière qui entre dans les yeux et colle aux lèvres, les colonnes de fumée que rougissent les rayons du soleil couchant, la soif qui rend fou, ou la mitrailleuse qui a tellement tiré que les hommes doivent pisser dans son canon pour le refroidir.

Sans doute avais-je des raisons personnelles de me passionner pour ce roman. La biographie de l’auteur qui, avant d’être romancier, fut correspondant de guerre : comment ne pas entendre, au fil des pages où les hommes avancent à tâtons sur une terre sèche et brûlée, l’écho des guerres du Soudan que j’ai couvertes après lui? dans les maisons éventrées et la rue de l’Église que l’on traverse en courant sous les tirs des snipers, le reflet de la guerre de Bosnie où nous nous sommes croisés? et comment ne pas rêver, quand on est soi-même reporter et écrivain, de cette miraculeuse alchimie qui change le plomb des guerres réelles en or du roman vrai?

Cette guerre d’Espagne qui est ma scène primitive et que je n’ai cessé, tout au long de mon existence, de tenter de retrouver : combien de fois ai-je dit «notre» guerre d’Espagne! combien de batailles ukrainiennes ai-je vues au prisme désespéré de ces batailles espagnoles que l’on ne livrait pas pour l’emporter mais pour gagner du temps et épuiser l’ennemi ! et l’ombre de ce père héroïque –mon père– engagé, à l’âge des héros adolescents de Pérez-Reverte, dans les Brigades internationales venues combattre le fascisme. Et puis, au chapitre des hantises, ces deux pitons rocheux, Lola et Pepa, qui sont au cœur du roman et que les républicains mettent six cents pages à tenter d’escalader, verticalement, sous le feu: impossible, pour moi, de ne pas y voir l’ombre de Faito et Majo, les deux derniers pitons du mont Cassin où mon père s’est battu et illustré, avec une unité de «Juifs indigènes» de l’armée d’Afrique, dans des conditions très semblables.

Mais laissons là les réminiscences et les fantômes. Reste 'Ligne de feu': l’un de ces très grands et rares romans qui traversent le fracas des armes et transfigurent la guerre en littérature.

https://www.lepoint.fr/editos-du-point/bhl-quand-la-guerre-se-fait-mots-RNM7OBYDP5EULGLZNFHTLQMORA/

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